mardi 10 avril 2007
1. Noms d'oiseau
Les pélicans sont des créatures étranges. Savez-vous, les pélicans. Ils ont l’aile lourde, le vol disgracieux. Lorsque je serai vieux et bedonnant, sans doute marcherai-je comme ils volent. Lorsque je serai vieux est-ce que j’aurai toujours faim comme aujourd’hui ? et surtout, qu’est-ce que ça donne des remontées gastriques chez un pélican ? ça s’étrangle dans l’étroitesse de l’oesophage ? Est-ce que je m’étoufferais à gober entiers les poissons, si j’étais pélican ? ce bec, vraiment, ça n’est pas très pratique et c’est vraiment très tentant. C’est comme ce chevalier qui va frapper à la porte du donjon des mille vierges. Mille vierges. Peut-être que Shabbat, chez les pélicans, c’est simplement une question de survie digestive. Les pélicans sont-ils juifs ? si j’étais pélican, j’irais trouver le plus grand rabbin pour qu’il m’éclaire sur le sujet. Et sur un autre aussi : est-on vraiment ce qu’on mange ? Dans ce cas, les pélicans ne sont-ils pas plutôt des poissons ? Si j’étais pélican, et catholique de surcroît, serais-je anthropophage, tous les vendredis ? y a-t-il chez les pélicans quelque chose à ce sujet dans les encycliques, dans les Tables ? quelque chose du genre : « tu ne mangeras pas ton prochain ». Moi manger mon prochain je ne pense pas que ça me pose des problèmes énormes. Quand c’est cuit, c’est cuit. Et même quand c’est trop cuit, c’est trop cuit. L’autre fois je mangeai du chien, j’avais faim, eh bien c’était tout à fait non négligeable comme satisfaction des papilles et tout à fait troublant, bizarrement excitant, comme sécrétion d’aventure dans ma caboche vide. Un chien c’est un peu un pélican et pourtant dites : j’avais les crocs, après un bon repas, je vous jure que ça me redonne l’eau à la bouche. Un pélican c’est un chien c’est une vierge : c’est de la chair ferme après le tangage et le roulis de la faim, de la solitude. Je m’étonne de ces gens qui ne mangent rien, de ces gens qui mangent des plats sans beurre, de ceux qui mangent des desserts sans sucre, des autres qui ne supportent pas le sel, ou le fromage ! mon Dieu si j’étais cuistot je serais explorateur, un Jean-Louis Etienne des saveurs, un Jean-Lou Chrétien du goût. Je vous préparerais une fricassée de pélican fourré au bleu sur son lit de truffes, des panses de chien caramélisées marinées à l’eau de mer, des seins de vierge en île flottante. Je vous découperais les queues des sirènes en lamelles pour en faire des sashimis. Je ferais broyer leurs écailles sous des pieds d’éléphants parce que c’est aphrodisiaque. Je ferais revenir à feu doux leur foie dans des becs de pélican léchées par des flammèches de bec Bunsen. Allez, on a tous fait ça... même pas au fond de la classe, en physique-chimie ? Non ? Ah, je n’ai jamais aimé les mauvais élèves. C’est toujours eux qui font du zèle. Les bons nous, on s’en fout. De toutes les façons, c’est les mauvais qui prennent. L’école c’est déjà fait pour enseigner la vie et la bonne dose de manoeuvres, de filouteries, de diversions, de plans sur la comète B qu’il faudra échafauder pour ne pas se faire pincer, pour passer à travers les mailles du filet. Sinon, gare au pélican.
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"...il ne voyait plus que l'oeil noir et profond d'Arria Marcella et cette gorge superbe victorieuse des siècles, et que la destruction même a voulu conserver."


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