mercredi 9 mai 2007

La guerre des sexes

De : vampyra666@pleasure.cz
A : matthieugredain@gmail.com
Date : mercredi 2 mai 2007, 10h01
Objet : komen ca va ???


Mon gredinouuu donne moi des nouvelles tu me manque trooop depuis l'autre foi !!!

Ta ptite draculette



De : matthieugredain@gmail.com
A : vampyra666@pleasure.cz
Date : mercredi 9 mai 2007, 23h27
Objet : Re : komen ca va ???


Mon succube en mal d’amour, il n’est pas juste que tu souffres tant. Défais-toi de moi, oublie-moi. Notre histoire n’est pas vouée à durer plus que ta morsure ni que tes griffures exquises qui m’ont chamboulé jusqu’à l’extase. Tout cicatrise et mon souvenir, vois-tu, sera bientôt en ton coeur une plaie refermée qui te bercera doucement dans la solitude. En attendant, arrête de m’envoyer ces lettres qui sentent le sang. Car sache-le, je n’aime ni la viande ni les atermoiements et si tu veux que je garde pour toi un peu d’estime, cesse. Cesse aussi de m’appeler à tout bout de champ parce que je ne réponds plus dès que s’affiche « Numéro Inconnu » et que, actuellement en recherche d’emploi, cela risque de me jouer des tours. Bref, si tu m’aimes, si tu m’aimes si fort que tu me l’écris, oublie-moi s’il te plaît. Tu as nombre de qualités, et je te suis fort gré de m’avoir grand ouvert le jardin de tes délices. Mais les plaisirs, pour tout exquis qu’ils soient, ne peuvent sans flétrir être confrontés à tant d’indigence culturelle et si peu de curiosité intellectuelle.
Ma chère, sache-le, ça n’est pas Nosferatu qui a prédit la chute de la station Mir sur Terre, au même titre que ça n’est pas Louis Lumière qui a « inventé » la lumière. Ou bien tu n’étais pas là ce jour-là.
Il est nombre d’hommes que la sottise amuse, d’autres qui s’en arrangent bien étant pas mal idiots eux-mêmes. Par égard pour ton affection, à cause aussi d’un résidu de culpabilité judéo-chrétienne, je te respecte trop et préfère l’honnêteté. Tu m’écris que tu comprends mes craintes, que tu arrêteras de mordre les inconnus, que tu feras des prises de sang toutes les semaines… Mais tu ne comprends rien. Si je t’aimais, la santé m’importerait peu (jusqu’à un certain point), et je mourrais volontiers pour que tu puisses vivre ! (après examen approfondi des circonstances te mettant en péril et constatation que, oui, un sacrifice s’impose). Mais chère, je ne t’aime pas ou plutôt, je t’aime bien, un peu comme j’aime les choux de Bruxelles (c’est-à-dire, pas la tige verte et dure mais le bourgeon fondant et bien beurré. Et une fois de temps en temps.)
Jolie succube, je t’enjoins surtout d’arrêter de venir frapper à la porte de mon bureau parce qu’on commence à se dire que les témoins de Jéhovah m’ont mis le grappin dessus. Je t’enjoins également de cesser ce tapage, le soir, dans la cour de mon immeuble. Tiens, tant que j’y pense, il y a des fautes sur ta pancarte : on écrit « reviens câlinou d’amour chéri » et non « revient k linou damour cheri ».
Cesse, s’il te plaît, ou bien je serais dans l’obligation – et je n’aime pas faire régler mes problèmes par d’autres – d’appeler les forces de l’ordre et tu finiras la nuit au poste, avec les prostituées.
Je ne doute pas un instant que tu trouveras ton bonheur, un jour. Je déplore pour toi que tu n’aies pas la patience d’une immortelle mais il va falloir t’y faire : l’amour, ça n’est pas sur commande. Et ça n’est pas une petite morsure de rien du tout, dans mon cou, qui va changer la donne.


Matthieu Gredain

La bataille d'Oberkampf

J’ai rencontré un soir un ange à la manque, ivre et seul, à une terrasse de café. Il avait été victime d’un vice de fabrication et c’était un candidat perpétuel à la neurasthénie. Il buvait Pastis sur Pastis et m’expliqua qu’il avait développé sa résistance à l’alcool lors de la longue traversée galactique qui l’avait fait dériver jusque chez nous. Un tyran avait pris le pouvoir là-haut. Il y avait désormais deux choses qui n’avaient plus droit de cité au paradis : c’étaient les anges aux cheveux cassants et les chiens de faïence. Mon ange avait dû prendre la fuite sans demander son reste : il était un peu albinos. Il avait rempli son baluchon d’alcool de nuage et s’était laissé porter par les vents stellaires. Il avait été assez dépité de découvrir qu’ici, on n’avait pas d’alcool de nuage. Mais le Pastis en avait la couleur, aussi l’adopta-t-il séance tenante. Lorsque je le rencontrais, à la terrasse de l’Autobus Café, dans le coin d’Oberkampf, il écrivait des poèmes sans queue ni tête. Je découvris bientôt que c’était à peu près sa seule occupation – avec le turf. Il écrivait d’une main bizarrement penchée et tenait son stylo entre le majeur et l’index. Le stylo ne touchait pas la feuille et pourtant, il noircissait des pages et des pages immanquablement illisibles à vitesse grand V. Il m’apprit un jour comment faire mais je préfère mon clavier, rapport au correcteur d’orthographe. Mon ange avait par ailleurs des manières de grande folle ce qui lui valait généralement d’être considéré comme un homosexuel. Mais non, il n’avait pas de sexe. Plus d’une fois, alors que nous marchions ensemble dans le Marais, nous nous sommes attiré des regards complices auxquels mon ingénu compagnon répondit sans penser à mal. Lors de nos promenades il me parlait de chez lui, de comment c’était avant qu’Il arrive, de la saveur de l’alcool de nuage, des farandoles auxquelles se livrent les anges lorsqu’ils en ont abusé et d’un tas d’autres choses. Mais il parlait comme il écrivait, et il était assez difficile de le suivre – du reste, comme tous les artistes qui se respectent. Il n’avait pas vraiment de chez lui. Il errait au petit bonheur la chance, c’est dire s’il tomba nez à nez avec les mauvais tours du sort, les petites frappes, les grilles fermées du métro. Lorsque je le rencontrais une autre fois, toujours à la terrasse de l’Autobus Café, il était salement amoché. Ce jour-là ses poèmes sentaient la rancœur et lorsqu’il m’en déclama un, j’eus le mal de mer. La veille au soir il s’était fait tabasser par un homophobe en instance de divorce. J’ignorais que les anges pouvaient saigner. Il m’affirma qu’il était O-, donneur universel. Les arcades sourcilières tuméfiées, les yeux pochés, un filet de sang séché provenant de chaque narine : il m’inspira de la pitié. Je lui proposai de loger chez moi, ce soir-là. Il accepta sans grand enthousiasme. Je vivais au cinquième étage et il n’aimait pas, dans mon salon, les perroquets peints sur les murs qu’il prenait pour des dragons. Ça lui faisait faire des cauchemars. Je l’aidai à monter l’escalier un peu raide en le soutenant par les épaules. Un ange défoncé pèse son âne mort, je peux vous le dire. Je l’installai sur le vieux canapé, celui qui a des miettes de pain centenaires coincées entre les coussins. Il eut quand même un faible sourire de gratitude. Mais son visage s’éclaira résolument lorsqu’il aperçut, posé sur une tablette basse dans un angle, un chien de faïence avec qui il joua jusqu’au point du jour et qui aboya à s’en rendre aphone. Je ne fermais pas l’œil de la nuit. Je me promis que vraiment, c’était la dernière fois.
 
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