dimanche 23 décembre 2012

MINDGAME - Indigestion carabinée de champignons mexicains au wasabi

Chef d'oeuvre de l'animation (mais pas seulement), MINDGAME est l'improbable métissage entre un Malick à son meilleur - contemplatif, lumineux - un Nicki Larson à son sommet - machiste, drôle, graphique -, un Kubrick visionnaire - ambitieux jusqu'à l'excès, au tempo implacable et au propos juste. Mais le film ne se réduit même pas à ces références.

C'est un genre à lui tout seul - un poème symphonique sous acide apte à séduire les ados fans de mangas, à donner envie aux philosophes et aux poètes reclus de prendre la clef des champs, à faire frissonner de délice les vrais amoureux de cinéma.

"Ode à la vie / Ode à la poésie" chantait Bashung. Et d'ajouter : "Ode à la parodie". Parodie de manga, parodie de film de yakuza, parodie de film pour intello, MINDGAME fusionne les genres, transcende les clichés, pervertit les techniques (a-t-on jamais si bien manié, superposé 2D, 3D, calques, pastels, gouaches, papier crépon ; et dans un montage si juste - effréné, saccadé, démonté) pour porter finalement un seul message, étayé par un récit relevant de l'anecdotique - mais surtout du symbole. Un seul message : une déclaration d'amour à la vie.

Et comme dans toutes les déclarations d'amour, les mots importent finalement assez peu. Ils sont voitures miniatures avec lesquels on fait joujou - mais c'est la sincérité du propos qui prime. Et de la sincérité, MINDGAME en a des malles à revendre : pas de censure à l'esprit créatif qui bombarde, dans le même temps, d'hyperboles alambiquées et de mots parmi les plus simples, de fantasmes et de souvenirs, d'appétence pour l'avenir et d'angoisse de l'amnésie. "À découvert le ventre à l’air / Ancré dans la baie du bonheur"...

Magnifique film. 9/10 "in my book"

jeudi 15 novembre 2007

La colocation -- incipit

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I.

On comprend pourquoi, me disais-je, et ce faisant, je jetais un regard revenu de tout par la fenêtre. Le ciel bleu pâlichon, il ne fallait pas s'y fier. A peine plus hauts qu'une première ligne de grues, qui faisait à l'œil et à l'horizon un barrage avenant comme une herse renversée, des cumuli pétrifiés, l'air de ne pas y toucher, jouaient à attoucher, justement, les pointes de la herse que venaient subjuguer, comme s'il se fût agi de sommets conquis à bout de bras, des sortes d'étendards gris que le vent chatouillait comme un avare son escarcelle – pour la forme, et habité par la crainte que bourse se déliât. Or, je le savais bien, je n’étais pas né de la dernière pluie, ces vagues cumuli aux allures d'ouate de coton tige exténué ne présageaient rien d'autre que la pluie. J'en avais déjà fait les frais, et de m'en être pas alarmé une fois, deux fois, désormais je m'en méfiais. Pour peu qu'ils s'y frottent encore un peu, ces nuages, ils vont finir par s'y piquer, me dis-je. Et je détournai le regard du ciel sans baisser les yeux sur le livre ouvert, entre mes mains, mais dans le coin du salon aux murs jaunes, comme sur un chien au souffle court, sur le parapluie de poche que j'avais récupéré, un soir, dans une brasserie du 14ème arrondissement.
On l'avait abandonné. Du manche, comme une laisse, prise et entortillée au pied d'une chaise par une main féminine peut-être, anxieuse certainement, une dragonne noire vaguement effilochée émanait qui contrainte de la sorte, m'avait fait inexplicablement pitié. Aussi lorsque, sur le départ, sur le pas de la porte déjà, je manquai d'oublier le parapluie je m'en voulus cruellement, rouvris la porte d'ailleurs mal fermée, ce paillasson mon dieu, ce paillasson, et m'emparais du parapluie d'une main coupable. Bien sûr, à l'aéroport, il avait fallu que je l'enregistrasse, je n'y avais pas pensé, mais en cabine je le savais avec moi, je le savais dans la soute et je m'en sentais bien.
Tu vas voir, ce pays est pluvieux, m'avait-on dit.
On avait à peu près tout dit.
C'était donc un parapluie tout à fait ordinaire, les baleines usées avaient acquis au fil des bourrasques une souplesse dans la contorsion qui me faisait penser, chaque fois, à ces doigts de danseuses thaïlandaises qu'on dirait faits pour ployer mais ne point rompre. Un tissu recouvrait les baleines, à peu près aussi étanche que de l'eau savonnée entre des doigts d'enfant. Une bande moutarde, cordon sanitaire sans conviction, le fléau avait déjà frappé, courait décousue par endroits, d'une baleine à l'autre à la base de la cloche inégale que formait le parapluie une fois ouvert. Ouvert, le parapluie ne l'était pas. Pour sûr le serait bientôt. Il reposait à présent de biais contre le mur jaune, fermé donc, comme une chauve-souris maussade. Dis, pensais-je. C'est étrange. Je pense toujours au parapluie. Jamais à mon parapluie. A vrai dire, ça n'était pas le mien et comme toute chose à laquelle jusqu'alors je m'étais attaché, je pressentais qu'on me l'enlèverait, un jour.
On comprend pourquoi, me disais-je donc. Et pourtant je ne reniais pas qui s'affirmait, peu à peu, un sentiment d'appartenance sincère à cette ville qui m'était tout étrangère et dont je comprenais, pour cela peut-être, qu'on ne fît pas grand cas. Elle avait pâle figure, cette ville basse. Elle était écrasée par les nuages et l'ennui. Mais je l'aimais déjà, et je me souvenais comment jamais je n'avais pu me faire jusqu'alors à la ville, à ma ville, à ma capitale enfin, comment jamais non plus je n'avais tout à fait incarné en moi l'existence de ceux qu’il faut bien appeler des amis. J'étais supposé désormais n'appartenir à rien, ni à personne, et c'était peut-être là, oui c'était là que résidait cette triste affection qui me liait, déjà, à cette entité urbaine nouvelle et médiocre, petite et souriante comme une aire d'autoroute dans l'aurore ou le crépuscule. J'étais ici de passage. J'étais bien. Ce parapluie, là, je m'y attache avec l'obstination des dernières amours parce que je sais que je risque de l'oublier, à mon tour, ça ne serait pas la première fois, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je n’ai pas de parapluie, je risque de l’oublier dans le tramway par exemple, qui est un moyen de transport exotique pour moi et, partant, digne de toute mon attention, dans le tramway surtout si ma voisine d'en-face est rousse parce que c'est mon penchant, dans le tramway certainement si celle-ci est acceptable à mes yeux c'est-à-dire, qu'elle n’a pas l'air inabordable. Mon appréciation des femmes est relative à la conscience de mes limites.
A mes yeux, on est vite trop belle.
Ce parapluie donc, je le regardais encore, avec mélancolie, et il s'en fallut de peu que je me levasse pour en dégourdir les baleines. Car ce parapluie, c'était un fait, avait la baleine souple, mais avant de l'ouvrir tout à fait il fallait s'y prendre à deux fois. La bague coulissante à laquelle étaient adjointes les baleines rouillait comme une poulie sous le sel, laissant sur mes doigts énervés, je voulais croire que c'était la caféine, des tâches de rouille et une odeur de fer indélébile qui me rappelait les concoctions homéopathiques de ma mère. Tonus et vitalité. Mais je ne me levais pas, et le parapluie conserva son air de contrition renfrognée et de flagrante inutilité. Non que je craignisse, par son ouverture inopinée, injustifiée dans l'appartement, mais mon dieu Guy qu'est-ce qui te prend, non que je craignisse d'y immiscer le malheur parce que j'étais à présent seul dans le salon et que je ne suis pas sujet à la superstition, mais parce que, je me doutais bien que cela finirait par arriver, une nouvelle distraction avait attiré mon attention.
Il avait commencé de l’autre côté de la fenêtre à pleuvoir. Avait recommencé, plutôt. Je ressentis un certain soulagement et dus me rendre à l’évidence. La pluie m'avait un peu manqué. C'était la confirmation indéniable, matérielle, que j'étais bien là où je prétendais être et que, par conséquent, je n'y appartenais pas. Je m'échappais. J'ai toujours aussi, il faut bien l'avouer, aimé la pluie, l'orage encore davantage si tant est qu'il sévit un peu plus loin parce que, quoiqu'on en dise, c'est terrifiant, j’ai toujours aimé la pluie bien installé sous un toit, habité peut-être du vague plaisir de se dire que quelqu'un, quelque part, patauge sous la pluie et vous envie. Pendant quelques instants vous vous dites que, finalement, toutes les vies se valent bien, que la vie ne tient qu'à un toit. Ou à un parapluie.
Il pleuvait donc. La familiarité de la pluie d'ici, je m'y étais vite habitué. Cette manière qu'elle a de vous aborder sans façon, de vous apostropher à tout propos. Surtout me fascinait cette faculté qu'elle détient seule de délier les langues, de faire se parler en toute circonstance, dans le tramway, dans l'ascenseur, dans les toilettes pour hommes et sans doute j'imagine dans les toilettes pour femmes, pourquoi les femmes auraient-elles moins d'imagination que les hommes, des gens qui n'ont strictement rien à se dire. La pluie et les tabloïds sont les deux choses les plus intrigantes au monde. Mais la pluie à cela de supérieur aux tabloïds, que l’on parcourt très différemment, finalement, selon sa CSP, son ressenti de la honte, sa tranche d'âge, son orientation sexuelle, sa myopie éventuelle qui oblige à se concentrer sur les titres, qu'elle loge tout le monde à la même enseigne. La pluie, c'est la grande réconciliatrice. Le sujet de conversation le plus neutre qui soit. J'ai été témoin de couples qui se disputaient (à mi-mots : chérie, pas ici), cessaient de se disputer sur ces quelques mots : Tiens. Il pleut. La danse de la pluie revêt à mes yeux quelque chose d'éminemment politique. Cessons de nous mettre les tripes à l'air et bêchons, sarclons, labourons, que sais-je.
Quel soulagement.
On comprend pourquoi, me disais-je donc. Mais je n'étais plus bien sûr de mon opinion relative à l'intérêt de ne pas perdre plus de temps dans cette ville décidément trop modeste, de choisir un propos plus ample. Car Dublin c'était la capitale de la pluie.
C'était la paix, enfin.

jeudi 4 octobre 2007

Citations N°2 et 3 : Eric Laurrent

"Bravant l'écriteau "hors service", un colporteur se présenta chez lui un matin. Chester achevait de prendre son petit déjeuner. Il lui acheta néanmoins un calendrier. C'est peint avec la bouche ? Non avec les pieds. Ah bon j'aurais pourtant juré remarquez sans vouloir vous offenser c'est un peu le même style. Peut-être moins académique non ? Oui vous avez raison encore que là ça fasse complètement Renaissance italienne. C'est vrai c'est curieux d'ailleurs parce que c'est fait par des émigrés turcs. Encore qu'à bien y regarder on pourrait déceler une inspiration byzantine."

(...)

"Que me voulez-vous Chester ? Eh bien voilà je voudrais du travail. Que me dites-vous ? je vous en ai donné un travail. Oui mais je veux dire un vrai travail quelque chose à faire réellement. Mais pourquoi donc ? C'est que mes collègues n'apprécient pas du tout mon inactivité ils me regardent bizarrement. Je suis désolé je n'ai rien pour vous. Mais enfin pourquoi me gardez-vous alors ? Par bonté Chester. Ah bon ? Et puis voyez-vous si l'on part du principe que l'esclavage qui est une forme de barbarie c'est l'absence de salaire pour un travail pourtant effectué alors on peut dire que payer quelqu'un à ne rien faire est une forme suprême de civilisation un raffinement d'humanisme vous n'êtes pas d'accord ?"

(Coup de foudre, p. 92-93, p. 95.)

mardi 11 septembre 2007

Le Canard en Plastic : l'édito d'Edith (qui faillit ne pas l'écrire)

Jamais il ne fut si compliqué d’obtenir d’Edith qu’elle écrivît l’édito du Canard en Plastic que pour cet exceptionnel numéro 3 que vous avez eu la bonne idée d’acquérir, tout au moins d’ouvrir. Il n’y a pas deux mois, Edith était en effet obstinément campée sur une position de refus. Elle n’écrirait pas cet édito, un point c’est tout. Plus grave encore : à l’écouter, c’en était définitivement terminé de la collaboration pourtant fructueuse qui nous avait unis jusqu’alors.
A force de lui demander et redemander pourquoi ce revirement soudain, nous finîmes par obtenir une explication : il n’y avait, dans ce Canard en Plastic n°3, une fois de plus et c’était une de trop, aucune plume féminine. Cette revue est une revue d’hommes, martelait Edith qui s’énervait maintenant, et plus qu’une revue d’hommes, j’irai jusqu’à le dire : une revue machiste ! Nous en restâmes comme deux ronds de flan. L’on s’observa le temps de reprendre nos esprits.
– Mais, finis-je par lâcher en désespoir de cause (car, ne me connaissant la moindre habileté à la plume, je ne me voyais pas pondre moi-même cet édito), un Canard en plastic sans édito d’Edith, pour moi c’est comme...
Edith leva la main pour m’arrêter. Pas de comparaisons profanes surtout, dit-elle. Peut-être pensait-elle au baiser sans moustache ou au rosbif sans moutarde, on ne le saura jamais.


Comment nous parvînmes à convaincre Edith ? Cela se résume en 4 points (A, B, C et D) qui lui furent exposés dans la plus grande clarté. A – Nous comptions une proportion de lectrices et de lecteurs répondant rigoureusement au taux national de répartition des sexes chez les lecteurs de Canard en Plastic et personne ne s’était jamais plaint d’une surreprésentation masculine dans la revue (nous tenions nos statistiques à sa disposition ainsi que l’intégralité de notre courrier des lectrices). B – Une femme avait non pas écrit mais dessiné dans le Canard en Plastic n°2. Accordait-elle donc à l’écriture et au dessin des valeurs si différentes qu’elle n’eût pas considéré cette présence à sa juste valeur ? C – A travers le monde, Edith comptait un nombre de fans dépassant largement la centaine. Ceux-ci ne méritaient pas d’être pénalisés à cause d’un fait qui n’était pas du leur. D – Dans ses comptes, Edith avait oublié une plume féminine, et pas des moindres puisqu’il s’agissait de la sienne propre. Dès lors, si Edith n’écrivait pas cet édito, il n’y aurait en effet définitivement aucune femme dans ce n°3. Et partant, ne pas écrire cet édito, n’était-ce pas aller à l’encontre des idées qu’elle défendait bec et ongles, fertiliser elle-même un terrain propice à critique d’une manière totalement perverse ?
Nous eûmes donc raison des réticences d’Edith. Ouf ! Elle nous obligea tout de même à ajouter une clause au contrat qui nous liait : il y aurait, dans le n°4, outre la sienne et au minimum, une seconde plume féminine. Nous profitons donc des dernières lignes de cet édito pour reprendre à notre compte les mots de Baudelot et Establet : « Allez les filles ! »

samedi 8 septembre 2007

dimanche 29 juillet 2007

Citation n°1 : Christian Oster

"L'infirmière nous avait laissés. Nous sonnâmes. Parut une puéricultrice. Dans une bibliothèque, on reconnaît les blibliothécaires. C'était une maternité."

(Mon grand appartement, p. 170).
 
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