
I.
On comprend pourquoi, me disais-je, et ce faisant, je jetais un regard revenu de tout par la fenêtre. Le ciel bleu pâlichon, il ne fallait pas s'y fier. A peine plus hauts qu'une première ligne de grues, qui faisait à l'œil et à l'horizon un barrage avenant comme une herse renversée, des cumuli pétrifiés, l'air de ne pas y toucher, jouaient à attoucher, justement, les pointes de la herse que venaient subjuguer, comme s'il se fût agi de sommets conquis à bout de bras, des sortes d'étendards gris que le vent chatouillait comme un avare son escarcelle – pour la forme, et habité par la crainte que bourse se déliât. Or, je le savais bien, je n’étais pas né de la dernière pluie, ces vagues cumuli aux allures d'ouate de coton tige exténué ne présageaient rien d'autre que la pluie. J'en avais déjà fait les frais, et de m'en être pas alarmé une fois, deux fois, désormais je m'en méfiais. Pour peu qu'ils s'y frottent encore un peu, ces nuages, ils vont finir par s'y piquer, me dis-je. Et je détournai le regard du ciel sans baisser les yeux sur le livre ouvert, entre mes mains, mais dans le coin du salon aux murs jaunes, comme sur un chien au souffle court, sur le parapluie de poche que j'avais récupéré, un soir, dans une brasserie du 14ème arrondissement.
On l'avait abandonné. Du manche, comme une laisse, prise et entortillée au pied d'une chaise par une main féminine peut-être, anxieuse certainement, une dragonne noire vaguement effilochée émanait qui contrainte de la sorte, m'avait fait inexplicablement pitié. Aussi lorsque, sur le départ, sur le pas de la porte déjà, je manquai d'oublier le parapluie je m'en voulus cruellement, rouvris la porte d'ailleurs mal fermée, ce paillasson mon dieu, ce paillasson, et m'emparais du parapluie d'une main coupable. Bien sûr, à l'aéroport, il avait fallu que je l'enregistrasse, je n'y avais pas pensé, mais en cabine je le savais avec moi, je le savais dans la soute et je m'en sentais bien.
Tu vas voir, ce pays est pluvieux, m'avait-on dit.
On avait à peu près tout dit.
C'était donc un parapluie tout à fait ordinaire, les baleines usées avaient acquis au fil des bourrasques une souplesse dans la contorsion qui me faisait penser, chaque fois, à ces doigts de danseuses thaïlandaises qu'on dirait faits pour ployer mais ne point rompre. Un tissu recouvrait les baleines, à peu près aussi étanche que de l'eau savonnée entre des doigts d'enfant. Une bande moutarde, cordon sanitaire sans conviction, le fléau avait déjà frappé, courait décousue par endroits, d'une baleine à l'autre à la base de la cloche inégale que formait le parapluie une fois ouvert. Ouvert, le parapluie ne l'était pas. Pour sûr le serait bientôt. Il reposait à présent de biais contre le mur jaune, fermé donc, comme une chauve-souris maussade. Dis, pensais-je. C'est étrange. Je pense toujours au parapluie. Jamais à mon parapluie. A vrai dire, ça n'était pas le mien et comme toute chose à laquelle jusqu'alors je m'étais attaché, je pressentais qu'on me l'enlèverait, un jour.
On comprend pourquoi, me disais-je donc. Et pourtant je ne reniais pas qui s'affirmait, peu à peu, un sentiment d'appartenance sincère à cette ville qui m'était tout étrangère et dont je comprenais, pour cela peut-être, qu'on ne fît pas grand cas. Elle avait pâle figure, cette ville basse. Elle était écrasée par les nuages et l'ennui. Mais je l'aimais déjà, et je me souvenais comment jamais je n'avais pu me faire jusqu'alors à la ville, à ma ville, à ma capitale enfin, comment jamais non plus je n'avais tout à fait incarné en moi l'existence de ceux qu’il faut bien appeler des amis. J'étais supposé désormais n'appartenir à rien, ni à personne, et c'était peut-être là, oui c'était là que résidait cette triste affection qui me liait, déjà, à cette entité urbaine nouvelle et médiocre, petite et souriante comme une aire d'autoroute dans l'aurore ou le crépuscule. J'étais ici de passage. J'étais bien. Ce parapluie, là, je m'y attache avec l'obstination des dernières amours parce que je sais que je risque de l'oublier, à mon tour, ça ne serait pas la première fois, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je n’ai pas de parapluie, je risque de l’oublier dans le tramway par exemple, qui est un moyen de transport exotique pour moi et, partant, digne de toute mon attention, dans le tramway surtout si ma voisine d'en-face est rousse parce que c'est mon penchant, dans le tramway certainement si celle-ci est acceptable à mes yeux c'est-à-dire, qu'elle n’a pas l'air inabordable. Mon appréciation des femmes est relative à la conscience de mes limites.
A mes yeux, on est vite trop belle.
Ce parapluie donc, je le regardais encore, avec mélancolie, et il s'en fallut de peu que je me levasse pour en dégourdir les baleines. Car ce parapluie, c'était un fait, avait la baleine souple, mais avant de l'ouvrir tout à fait il fallait s'y prendre à deux fois. La bague coulissante à laquelle étaient adjointes les baleines rouillait comme une poulie sous le sel, laissant sur mes doigts énervés, je voulais croire que c'était la caféine, des tâches de rouille et une odeur de fer indélébile qui me rappelait les concoctions homéopathiques de ma mère. Tonus et vitalité. Mais je ne me levais pas, et le parapluie conserva son air de contrition renfrognée et de flagrante inutilité. Non que je craignisse, par son ouverture inopinée, injustifiée dans l'appartement, mais mon dieu Guy qu'est-ce qui te prend, non que je craignisse d'y immiscer le malheur parce que j'étais à présent seul dans le salon et que je ne suis pas sujet à la superstition, mais parce que, je me doutais bien que cela finirait par arriver, une nouvelle distraction avait attiré mon attention.
Il avait commencé de l’autre côté de la fenêtre à pleuvoir. Avait recommencé, plutôt. Je ressentis un certain soulagement et dus me rendre à l’évidence. La pluie m'avait un peu manqué. C'était la confirmation indéniable, matérielle, que j'étais bien là où je prétendais être et que, par conséquent, je n'y appartenais pas. Je m'échappais. J'ai toujours aussi, il faut bien l'avouer, aimé la pluie, l'orage encore davantage si tant est qu'il sévit un peu plus loin parce que, quoiqu'on en dise, c'est terrifiant, j’ai toujours aimé la pluie bien installé sous un toit, habité peut-être du vague plaisir de se dire que quelqu'un, quelque part, patauge sous la pluie et vous envie. Pendant quelques instants vous vous dites que, finalement, toutes les vies se valent bien, que la vie ne tient qu'à un toit. Ou à un parapluie.
Il pleuvait donc. La familiarité de la pluie d'ici, je m'y étais vite habitué. Cette manière qu'elle a de vous aborder sans façon, de vous apostropher à tout propos. Surtout me fascinait cette faculté qu'elle détient seule de délier les langues, de faire se parler en toute circonstance, dans le tramway, dans l'ascenseur, dans les toilettes pour hommes et sans doute j'imagine dans les toilettes pour femmes, pourquoi les femmes auraient-elles moins d'imagination que les hommes, des gens qui n'ont strictement rien à se dire. La pluie et les tabloïds sont les deux choses les plus intrigantes au monde. Mais la pluie à cela de supérieur aux tabloïds, que l’on parcourt très différemment, finalement, selon sa CSP, son ressenti de la honte, sa tranche d'âge, son orientation sexuelle, sa myopie éventuelle qui oblige à se concentrer sur les titres, qu'elle loge tout le monde à la même enseigne. La pluie, c'est la grande réconciliatrice. Le sujet de conversation le plus neutre qui soit. J'ai été témoin de couples qui se disputaient (à mi-mots : chérie, pas ici), cessaient de se disputer sur ces quelques mots : Tiens. Il pleut. La danse de la pluie revêt à mes yeux quelque chose d'éminemment politique. Cessons de nous mettre les tripes à l'air et bêchons, sarclons, labourons, que sais-je.
Quel soulagement.
On comprend pourquoi, me disais-je donc. Mais je n'étais plus bien sûr de mon opinion relative à l'intérêt de ne pas perdre plus de temps dans cette ville décidément trop modeste, de choisir un propos plus ample. Car Dublin c'était la capitale de la pluie.
C'était la paix, enfin.

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